Au fond du bisse, une mauvaise expérience de travail
Dès l’entretien d’embauche, j’avais senti qu’il y avait quelque chose d’étrange. J’étais encore fragile physiquement après ma longue convalescence mais je ne savais pas si cette étrangeté avait été réveillée par mon instinct ou simplement par la fatigue de mon corps encore endolori. Je voulais retourner dans les hauteurs des montagnes, je désirais travailler de nouveau dans une buvette d’altitude. J’avais tant de bons souvenirs lors de mon premier été à travailler à la Cabane du Cerro, une charmante petite buvette aux volets rouges avec une vue imprenable, un jardin raisonné et des poules qui se promenaient sous le regard des renards, une belle ambiance animée et rythmée par les gens de la vallée.
Lors de mes premiers échanges avec la gérante dans une vallée suisse, elle commence par me raconter sa vie personnelle. La maternité, sa situation familiale et d’autres détails. Je me dis que je dois l’avoir mise en confiance même si cela me semblait précipité dans les présentations. Ce n’est qu’au bout d’une vingtaine de minutes que l’on commence à aborder le sujet de ma venue: la buvette et le travail attendu. Je lui pose des questions pour guider la conversation. Cela faisait quelques années que je n’avais pas passé un entretien. Pourtant je me sens bien, surtout compétente pour la tâche, j’ai dix ans d’expérience dans la restauration et je parle trois langues.
Après une bonne heure et demie à trouver des compromis, on s’accorde, je suis bel et bien embauchée pour la saison d’été jusqu’à septembre. Je me projette donc avec un salaire suisse en restauration et les plans qui vont avec : une tranquillité financière en ces temps compliqués d’inflation, un nouveau lieu de travail qui correspond à ma sensibilité, la possibilité de réaliser un des mes rêves, celui d’adopter un chiot à la fin de la saison. Enfin, je rêve quoi. Je suis ravie d’annoncer à Marie qui m’accompagnait que j’ai trouvé ce que je cherchais, un nouvel emploi près d’une rivière sous un glacier du massif du Mont-Blanc. Malgré tout, lorsque mon amie me serre dans ses bras pour me féliciter, je me dis qu’il y a quelque chose qui ne va pas, mais je ne sais pas encore quoi.
Quelques mois plus tard, en juin, arrive le jour de l’héliportage, mon premier jour de travail, il est sept heures trente. Julie fume des cigarettes et recrache la fumée, je sens qu’elle est tendue. Elle m’avait déjà dit qu’elle était stressée et que cela était marquée par le début de sa saison qui durait de mai à octobre selon la météo. Elle fumait beaucoup dès qu’elle reprenait la gérance de la buvette. En restauration, ça arrive, chacun gère la tension à sa manière. Elle m’avait choisi parce que je ne fumais plus et que cela pouvait l’inciter à arrêter. Elle s’excusait souvent dès qu’elle en allumait une nouvelle.
Ce matin-là, on monte en voiture le long de la route aménagée, Julie et quelques de ses connaissances venus de loin, nous aident à préparer le début de cette grande livraison et de son organisation. Elle me montre le lieu, m’explique les différentes tâches que j’aurais à accomplir, tout me semble faisable. Ce sont beaucoup d’informations mais je retiens la quasi-totalité de ce qu’elle me dit. L’hélicoptère arrive, je photographie cet événement qui rythme les vies et saisons des buvettes et refuges d’altitude. J’avais glissé, au préalable, mon appareil photo dans ma banane. Je souhaitais documenter la vie dans les montagnes, c’était sûrement mon intérêt premier mais je taisais ce désir.
On décharge les neuf cargaisons en chaîne humaine, je remarque que tout le monde porte très mal et que personne ne fait les gestes préventifs corrects de port de charge: plier les genoux, se baisser, attraper, se relever grâce aux muscles des jambes activés et surtout faire attention aux rotations. Mon esprit convalescent de bonne élève le souligne dès cette première journée. J’ai toujours pris en compte la pénibilité physique au travail qui pouvait déteindre sur la santé. J’avais vu les corps des travailleurs accidentés, à l’arrêt, dont le mien. Le déchargement se passe bien, on range tout, Julie remercie les personnes bénévoles par un déjeuner. On mange la fondue à l’intérieur parce qu'il pleut. Je suis contente des images que j’ai prises grâce à la lumière du mauvais temps, mais je n’aime pas la fondue à midi. En fin de journée, elle me tend une fiche dans une pochette qui ne quittera pas la cuisine de la buvette et me demande d’y écrire mes heures. Pour elle, j’ai commencé à huit heures quinze.
J’y retourne le lendemain, c’est dimanche, pour que Julie me forme en cuisine et à l’accueil des futurs clients, il pleut toujours et le ciel est gris. J’apprécie, à ce moment-là, les intempéries qui ralentissent la vie du tourisme de masse en Haute-Savoie et dans ses régions frontalières. Cela me permet de reprendre doucement le travail, même si je sens que cette reprise est prématurée. Je n’ai pas totalement récupéré de mon opération du dos. J’apprendrais, quelques semaines plus tard, que l’idéal dans mon cas, était de reprendre une activité professionnelle à l’automne, pas avant. Je constate à quel point la société comme le système de santé peuvent inciter à recommencer les efforts physiques, dont le travail, alors que les corps en guérison ne sont pas encore près à produire de nouveau.
Alors en servant de la charcuterie sous vide et des plats à touristes, je pleure intérieurement. La nourriture n’est pas du tout ce dont j’avais l’habitude de manger dans les différentes buvettes de ma vallée française ni de servir au Cerro avec Timothée. Où est l’intention? la générosité? la gourmandise? l’envie de donner et de recevoir qui accompagne le travail des cuisiniers passionnés? Je découvrirais par la suite, que la Suisse est connue pour servir une restauration basique, voire mauvaise, sur toute la traversée du Mont-Blanc. En comparaison avec la France ou l’Italie, une grande différence existe dans les moyennes montagnes: différentes réalités économiques et culturelles ou comment on consomme nos montagnes.
Julie me donne donc la consigne de bien remplir les assiettes avec un minimum de produit. Elle le sait, c’est avant tout une question de gain, de francs, récolter le plus d’argent. Elle est sur un boulevard touristique. Cet usage révèle la controverse de cette célèbre traversée: vendre, débiter, encaisser sans se soucier des effets du tourisme de masse sur la commercialisation des paysages naturels du point le plus culminant d’Europe. Je suis déçue, mes valeurs sont troublées et mon éthique atteinte. Même si certains produits sont locaux, la notion de capitalisme reste le moteur du fonctionnement de cette buvette. Je ne peux faire demi-tour, j’ai démissionné de mon ancien employeur chez qui j’étais pendant trois ans. Il faut que ça marche. Heureusement, tout le mois de juin, il pleut, ce qui réduit mon temps de travail. Je suis assez soulagée, je peux regarder l’émission Top Chef tranquillement et m’émerveiller devant le candidat vainqueur de la saison. Je redeviens adolescente.
La buvette de Julie est tenue depuis trente-cinq ans par sa famille. Au début, c’était sa mère, Sylviane, qui s’en était occupée tout en étant factrice. À l’époque, on lui demandait comment elle faisait pour gérer deux emplois et une famille, elle répondait simplement « qu’elle faisait ». Elle avait fait la passation à sa fille il y a quelques années qui employait Sabine, la sœur de Sylviane. On me disait que Julie la gérait différemment. C’était une histoire de filiation et de transmission, ce lien m’avait incité à signer le contrat. J’appréciais spontanément la présence de ces femmes d’une autre génération. J’étais plus sereine avec elles. Mon lien était autre qu’avec Julie, bien plus fluide, même si je décelais dans le regard qu’elles posaient sur moi une certaine appréciation tout autant qu’une grande interrogation. Au travers de tout cela, je respectais le lien fraternel et familial que j’observais.
Autour d’un déjeuner, on parle ouvertement, il y a Julie et sa tante. Je capte quelques informations. J’appelle ça des sous-titres, des choses dites qui révèlent des situations, des complications, le fond d’une histoire. Je parle, je pose des questions mais je ne vais pas plus loin. Pour moi, les gens doivent le dire d’eux-mêmes, sinon cela peut être du déni ou la ligne de la vie privée. Aussi, on ne se connaît pas, on apprend tout juste à se connaître. Le temps passe, je travaille, je cuis des tartes à la myrtille venues d’Europe de l’Est et des abricots du Valais avec beaucoup trop de sucre. Je sers des croûtes au fromage sans salade et des sandwichs que je ne mangerais pas.
En montagne, je n’ai pas d’attentes extravagantes. J’aime simplement observer, contempler, transpirer pour l’effort et ressentir l’odeur de mon corps en mouvement dans la pente. Ce qui m’amène généralement à la tranquillité de l’esprit, à la recherche du dépouillement des futilités que nous inflige la société de consommation contemporaine, à laquelle on tente d’échapper et de s’adapter, à cette lutte de contradictions internes. Retrouver des vérités simples ou se défaire des idées romanesques que l’on se construit, se questionner sur la vie. Je crois que je grandis. Mon idéalisme est toujours protégé de la réalité.
Si je m’arrête dans un lieu de refuge ou d’abri, qu’il soit neuf ou dépouillé, j’adore la commodité du familier, la simplicité juste et toujours considérer les moments partagés avec les proches que l’on invite ou les inconnus que l’on rencontre, échanger avec les tenanciers. Alors je regarde par la fenêtre de cette buvette, je vois l’eau du torrent en cascade, les papillons, la neige fondre et l’état du glacier qui disparaît d’année en année, preuve des photographies affichées au mur. Je suis en nature, dans mon élément, alors je fais avec, je m’efforce. Elles ont tout de même planté des fleurs et servent des boissons « tendances naturelles ».
Une après-midi, je partage mon enthousiasme d’être ici, de nouveau dans un restaurant de montage et je parle de mes souvenirs joyeux des buvettes de Timothée et de Marine. Mes attentes étaient déjà très élevées avant d’arriver en Suisse. Ce sont souvent des marginaux, des utopistes ou des personnalités contestataires qui se dirigent vers ces types d’endroits pour travailler. Des personnes qui veulent se détacher d’un système, ils ont généralement une belle âme pour tenir et diriger ces lieux. Je dis naïvement à voix-haute et avec humour que ce sont des « fous » qui travaillent dans des lieux pareil. Je vois que le sourire de ma patronne est gêné et cassé, je détecte une impression au fond de moi mais que je n’interprète pas. Je me dis que je dois surement avoir une vision fantasmée et donc erronée de la vie en refuge.
Lors de l’entretien d’embauche, Julie m’avait précisé qu’elle envoyait de longs messages audios. Naturellement, je pensais que c’était un à trois longs messages maximum par semaine. Je comprendrais par la suite que ce serait presque tous les jours et même sur mes jours de congés. Ce qui m’amenait à devoir constamment vérifier mon téléphone, une tâche anxiogène que je déteste, une sensation de constamment être joignable, disponible et redevable. Mon cerveau se mettait tranquillement en alerte. Plus les jours passaient, plus je me rendais compte des responsabilités qui étaient attendues de ma part et qui n'avaient pas été évoquées lors de notre première rencontre. Je calculais dans ma tête, l’effort demandé nécessitait d’être mieux payée et que toutes les heures travaillées soient considérées. Mais je me taisais, je ne voulais pas endosser le rôle de la diva française.
Un jour où je remplaçais Julie et qu’elle n’était pas là, j’avais pour consigne de faire des tartes à la myrtille. Il n’y avait pas de recette exacte simplement ce qu’elle m’avait, une seule fois, montré entre plusieurs tâches durant mes premiers jours. Je faisais appel à ma mémoire mais pour tout de même bien faire sachant qu’elle était très précise et demandante, je me suis permise de l’appeler. Elle voulait que je répète tous ces mouvements, sans laisser place aux gestes des autres. Elle cherchait à employer, une femme, qui soit exactement comme elle. Elle désirait créer son double. Je finissais donc “ses” tartes. Ma journée prenait fin, je fermais cette buvette protégée comme un bunker. Je traversais le pont du torrent, je descendais la forêt avec les poubelles, je rentrais à la maison. J’étais en congé pour un jour.
Le lendemain, à dix heures du matin, je reçois des messages dont une vidéo de plusieurs minutes où elle se filme préparant cette fameuse tarte à la myrtille. Elle tentait de reprendre les codes de l’émission de cuisine que je suivais depuis peu, de cet homme qui me faisait fantasmer. Elle avait bien entendu ce qui me plaisait chez lui. Après les quelques secondes de lecture où j’assimile ce que contient cette vidéo, je décide de ne pas continuer de la regarder puisque je suis en repos. Cela attendra mes heures de travail. Le jour suivant, elle est déçue et peinée que je n’ai pas regardé ce qu’elle avait filmé. Elle y met de l’affect, une certaine pression. J’esquive la gène occasionnée par cette situation. On passe à autre chose en cette saison particulière où les températures estivales n’ont pas encore pointé le bout de leur nez. La fin du mois de juin arrive à son terme. Julie m’informe que Pierre, mon futur collègue, arrive pour la saison et que cela sera sa sixième année. Tout en cuisinant, elle me confie qu’il soutient des théories complotistes mais qu’il est très gentil. Nouveau chapitre, de cet asilium de fous.
Les directives sont claires, il faut que ce soit propre. Je n'avais jamais nettoyé quotidiennement un lieu de cette manière. Je joue le jeu en mode pilote automatique. Je nettoie à merveille avec mes gants verts en latex où j’y ai posé mon nom comme Julie l’avait fait sur les siens. Un jour, en préparant la fermeture de la buvette, j’aperçois un homme entrer dans la cuisine. Il se promène, touche les poubelles et finit par se présenter, c’est Pierre, le breton ou plutôt le complotiste. J’apprécie, généralement en société et sur mon lieu de travail, la distance à première abord, jusqu’à ce que je connaisse les personnes et qu’un lien de confiance se crée de manière naturelle. Oui, j’aime la paix comme un animal sur son perchoir qui mesure l’espace et les corps.
Je sens qu'il se rapproche un petit peu trop de moi et pose, dès le début, beaucoup de questions indiscrètes. Je reste polie mais tout mon être interprète ses propos comme celui d’un homme maladroit, socialement atypique. Les femmes de cette famille me questionnaient en parcimonie, respectueusement, même si elles restaient très curieuses. Pierre commence à parler de ma peau bronzée, ce qui m’énerve assez rapidement, je n’ai pas pris de soleil cette année. Je lui explique que je suis arménienne d’où l’explication de ma carnation. Voilà, qu’il me raconte sa quête de reconstitution de son arbre généalogique, il avait rencontré un chaman pour se reconnecter à ces ancêtres. Cela faisait à peine dix minutes qu’on discutait.
Puis, il me demande quelle est ma première impression sur ces potentielles origines. Intérieurement, je suis transposée en maternelle à la cour de récréation, je tente de deviner, je m’efforce socialement d’être cordiale. Un homme type caucasien, yeux bleus, cheveux châtains bouclés, petite barbe. Je ne sais pas, scandinave? Pierre m’annonce que sa mère a grandi au Liban et est arménienne. Je suis perplexe, je n’apprécie pas catégoriser les gens, surtout s’il parle du pays de mes origines, fragile de par son histoire. Et à cet instant, je n’ai pas confiance en mon interlocuteur.
Pierre avait pu découvrir cette information grâce à son chaman dans le sud de la France. Son gourou ne voyait que des os, il en avait déduit que ses grands-parents avaient fuit le génocide au début du XX ème siècle et qu’ils étaient enterrés dans le désert comme tant d’arméniens. Je reste dubitative, mais je l’écoute tout de même parler. Comment détourner la conversation sur un sujet un peu plus commun? Je le vois toucher à tout, ici et là, les tiroirs, la caisse. Bon cela fait quelques années qu’il travaille dans cette buvette, il se sent chez lui et je ne suis là que depuis peu de temps.
Le dernier week-end du mois de juin, je m’organise pour pouvoir aller voter et travailler. Je ressens la tension de ces dernières semaines en France, je suis blessée et apeurée par la montée de l’extrême-droite. L’action de voter était primordiale, essentielle et capitale, mon devoir de citoyenne. Je planifie: je peux arriver au travail à dix heures après être aller déposer mon enveloppe et la procuration de Mathilde dans les urnes. Le 30 juin, à huit heures du matin, j’étais exaspérée de retourner au travail, je sature du contexte social, de cet emploi bizarre et des douleurs physiques de la convalescence qui s’éternise, notamment à cause de la reprise dans la restauration.
Alors, à petit feu, j’abandonne sans m’en rendre compte, cette situation. Il pleut, on allait être trois en haut à la buvette et il y a peu de risque qu’il y ait des clients. Les intempéries de ces dernières semaines ont éloigné le tourisme de masse de nos régions. J’envoie un message tout en sachant qu’il allait être mal reçu: « Hello Julie, je pourrais être là pour onze heures, le temps de voter puis de faire la route, j’espère que ça ne te dérange pas ». À la réception de ce message, je me fais, bien évidemment, incendier par écrit et au téléphone, je m’excuse de ma « maladresse » tout en étant diplomate. Je n’irai pas au travail ce jour-là, elle propose finalement à Pierre de me remplacer. Je suis soulagée de ne pas y aller, mais comme saoulée, je n’arrive pas à profiter de cette journée supplémentaire de congé. J’appelle des amies, c’est soirée pizze avec les femmes qui constituent une de mes familles. Le soir même, de nouveau un audio, un message écrit et une demande de répondre rapidement. Je lis cela, il est presque minuit, je suis fatiguée, je dois calculer mes heures et les certifier, elle me presse.
Julie me signale « qu’il faut qu’on parle » et me conseille de venir plus tôt. Je me lève, je ne sais pas trop à quoi m’attendre. L’heure de route m’apaise, il n’y a pas grand monde sur le bitume qui mène au col. Je profite de cet habitacle qui me fait me sentir libre et entièrement moi pour écouter des musiques de loveuse. J’ai de nouveau l’âme d’une jeune femme de dix-huit ans mais en plus âgée. J’arrive, je frappe à la porte. Nous nous asseyons et nous nous faisons face. Elle est surprise que je ne veuille pas répondre à tous ses messages. Elle ne comprend pas que je ne désire pas regarder mon téléphone pendant mes jours de congés. C’est pas grand-chose, dit-elle. Je lui explique que ma vie privée est importante, que la séparation avec le travail est nécessaire. On trouve donc un compromis, elle se contentera de me communiquer mes tâches simplement sur mes “ horaires” de travail. Ses audios se transformeront en longs textes à la même fréquence.
Puis Julie, me donne ma paie en liquide, elle ne correspond pas à ce que j’attendais et était écrit - immanquablement de manière bien bancale - dans mon contrat. Je cerne à son regard qu’elle le savait. Elle m’invite à trouver un autre travail si je ne suis pas satisfaite de la valeur économique que je vaux à ses yeux en tant que nouvelle employée. Je reste donc droite dans mes baskets, je continuerais dans cette buvette. Nous allons bien réussir à nous accorder. La discussion se termine de manière neutre, je monte travailler mais en moi je suis divisée. Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas retrouvée dans une telle situation. Je parlais et mon interlocutrice décidait explicitement de ne pas m’entendre, d’être intransigeante.
Je prends la route qui mène à la buvette, je lève la barrière qui contraint le public à ne pas emprunter ce passage contrôlé. J’accède par la forêt au bâtiment en béton que j’ouvre aux passants. Je réfléchis, il ne me reste que trois mois à tenir, c’est encore envisageable. L’adoption de ce futur chiot serait un tel plaisir, une réflexion qui mûrit depuis maintenant plusieurs années et se renforce après ces mois de convalescences compliqués. Je suis encore dans cette période de non-réalisation. En préparant la mise en place, je pense à des solutions tout en essayant de ne pas ruminer. Pierre arrive. Je ne souhaite pas plomber l’ambiance de la journée mais j’aimerais tout de même son avis. J’ai besoin d’un retour sur cette configuration de huis-clos. Suis-je une vraie princesse?
Je lui décris la conversation qui précédait l’ouverture du restaurant. Il me rassure, Hélène qui possédait mon poste auparavant durant deux années d'affilée, avait exprimé les exactes mêmes plaintes à la patronne. Julie n’avait pas changé son comportement, Hélène devait écouter et répondre aux enregistrements téléphoniques quotidien tout au long de la saison. J’avais donc, ce matin sans le savoir, défendu mon territoire et mes droits de salariée. Pierre m’annonce qu’il est content de ma présence et de mon tempérament franc. Julie modifiera peut-être ses manières de gérer le personnel, de considérer toute l’étendue de nos tâches. Il m’avoue qu’il y a eu entre ces deux femmes, plusieurs querelles, dont certaines devant les clients au milieu de la terrasse, que les anciens employés s’étaient aussi tous plaints des heures supplémentaires non payées. Pierre me raconte sans le savoir le fond de l’histoire. Les pièces du puzzle s’assemblent.
On reprend nos tâches avant le service du midi. Sabine, la tante de Julie arrive en longeant le bisse. Elle nous apporte des viennoiseries à chaque fois qu’elle vient. Je la trouve généreuse, elle est à la retraite et fait des extras pour compléter ses fins de mois. Son histoire me touche. J’aimerais lui apporter un pain à la framboise de ma boulangerie favorite la prochaine fois. Qu’elle goûte. Je suis en cuisine, je porte un tablier blanc qui me rend sérieuse dans ce poste de cuisinière que je découvre et qui change du service. Je suis organisée et je réussis la rapidité des envois en cuisine. À la fin du service, Sabine aborde les tensions politiques en France, je lui partage ma colère et mon impuissance. Mes proches et moi avons très peur des prochaines élections qui pourraient mettre à mal notre pays et l’Europe. Pierre nous informe qu’il a ses théories sur le sujet et qu’il ne veut pas se prononcer. Je détecte mon propre malaise après ces mots.
Je continue de m’organiser et de nettoyer. Pierre discute et m’annonce qu’il pense que certaines épouses de présidents sont des hommes, dont la femme d’un des anciens présidents des États-Unis. Pendant une imperceptible seconde, je me dis que Jac, une de mes meilleures amies avec qui je partage mon amour pour la culture populaire, ne me l’avait pas dit. J’étais, peut-être, restée trop longtemps chez moi après mon opération à me reposer aliter. Puis mes neurones se connectent. J’ai honte de ma crédulité. Oprah, Michelle, une pluie d'images de documentaires visionnés lors de ma convalescence défile mentalement. On en avait discuté avec Jac. Pierre divague. J’identifie qu’il croit en des informations mensongères qui se répandent sur la toile. Il continue de se positionner sur le sujet. Il m’affirme que l’on voit leur sexe apparent sur bon nombre de photos. Je suis, soudainement, choquée dans mon intégrité intellectuelle par ses propos transphobes et calomnieux.
Je n’avais jamais rencontré un complotiste, ça me glaçait. Je me rends compte de la gravité de ses propos. Je fais face, physiquement, pour la première fois à l’ampleur de la désinformation. La cuisine, pourtant longue, me semble exiguë, les murs deviennent trop proches et le peu de lumière de l’extérieur ne suffit plus. Les matériaux du sol et des murs sont vilainement oppressants. L’espace se transforme en un instant. Je suis en alerte, je me retrouve dans un guet-apens intellectuel où tout débat est impossible.
Pierre appartient à ce groupe d’individus complotistes, trop nombreux. Ils croient de manière dogmatique à des spéculations calomnieuses qu’ils élèvent au rang de faits authentiques et véridiques. Le danger de leurs fausses croyances et de leur interprétation biaisée des réalités m’apparaissait d’autant plus vif en ces temps politiques instables. Comme une matrice dans laquelle ils ne pourraient plus jamais sortir. Leurs seuls fondements étant des photographies retouchées ou des vidéos transformées grâce à l’IA par des personnes haineuses et malveillantes. Tout sujet est écarté de son contexte, détourné. J’avais entendu que les idées complotistes pouvaient aller très loin et très vite sur toutes sortes de sujets, des propagandes lunatiques, mais je n’en avais pas pris toute la mesure.
Pierre me demande s’il peut toucher mes clavicules. Je lui réponds en positionnant les mains sur mon corps, hallucinée, que non. Pierre penche la tête tout en regardant ses pieds, il est déçu. Il m’affirme que de toute manière, j’ai bien des attributs de femelle, même s’il ne peut malheureusement le vérifier au toucher de mes os. Sabine lui propose des livres sur l’anatomie comme pour lui donner des conseils. Pierre nous répond qu’il se renseigne déjà par la lecture sur les biologies des mâles et du sexe opposé. J’atterris sur une autre planète. Sabine voit ma gêne. Rapidement, je change de sujets de conversation, la vaisselle, le nettoyage, les clients. Je sors sur la terrasse pour vérifier ce qu’il y a à faire, pour changer d’air, pour respirer.
Quelques jours auparavant, Pierre était déjà venu nous parler lorsque l’on travaillait avec Julie. Il se définissait comme une personne ouverte et sensible. En un temps très court, il avait détourné la conversation sur le vent du Sahara. Julie me regardait, attentive à mes réactions, elle savait où il voulait en venir. Il se trouve que j’étudie actuellement l’environnement et les phénomènes naturels pour rentrer dans une formation diplômante d’État, je lui partage donc mes connaissances sur le sirocco. Il nie mes propos. Pour lui, ce n’est ni climatique ni météorologique. Il ne croit pas, de toute façon, en cette information ni au réchauffement climatique. Il statue qu’il a des preuves et des articles. Je reste sidérée et énervée mais je tente d’être impassible pour préserver la bonne ambiance au travail. Pierre conclut en me demandant si: « J’ai déjà mis un aimant sur le capot de ma voiture après le passage de ce vent pour attraper les grains de sable? ». À ce moment-là, je veux que ma journée de travail se finisse. Je n’ai pas compris comment on a pu bifurquer ainsi en parlant simplement de la buvette.
Après ces différentes expériences en l’espace de quelques jours, je réalise enfin la situation. En buvette ou en refuge, on est souvent employé sur recommandation, grâce à la présentation d’un ami, ou d’un ami d’ami plus rarement suite à une rencontre spontanée. Ce qui n’avait pas été mon cas, j’avais envoyé un cv et à ma grande surprise Julie m’avait appelée. Elle m’avait expliqué que cela faisait plusieurs années qu’elle tenait la buvette, qu’elle travaillait avec des amis mais que cela faisait quelque temps qu’ils n’étaient plus disponibles et qu’elle ne trouvait plus personne pour les remplacer. Je comprends en un court instant, le torchon à la main, que ses amis ne veulent plus travailler avec elle. Que ce n’était pas supportable et cela amenait des tensions désagréables, d’où l’abandon d’Hélène à la fin de la saison dernière. La seule personne qui restait était un complotiste frauduleux.
Pierre me spécifie devant Sabine que tout l’argent liquide n’est pas à comptabiliser dans la caisse électronique. On fait du “black” comme beaucoup de commerces. Sur les deux derniers jours où je remplace Julie, je pose des questions sur l’ambiance ces derniers étés. Après la fin du service de Sabine, Pierre me dit qu’il ne sait pas s’il va recommencer l’année prochaine, ça fait déjà six ans qu’il s’éloigne de sa Bretagne et quatre ans qu’il réfléchit à ne pas revenir. Il trouve que son travail n’est pas considéré, que les heures supplémentaires devraient être payées, que ça fait beaucoup de temps en plus, en dehors de la buvette, à travailler pour rien. Le départ d’Hélène l’avait aussi marqué.
Dès le début, je me demandais pourquoi elle m’avait embauchée. Ce n’était pas le syndrôme de l'imposteur qui apparaissait ici, j’avais ressenti quelque chose d’inexplicable, l’instinct. Et je ne m’y étais pas fié. Je mettais, tout juste, les mots dessus. Pourquoi n’avait-elle pas proposé cet emploi et toutes ses responsabilités à une personne déjà présente dans l’entreprise? Quelqu’un qui y travaillait depuis longtemps? La réponse m’apparaissait comme logique après un mois: peu de personnes étaient restées. Même si le salaire est Suisse, ça n'en vaut pas la peine. Mais ce n’était pas tout.
À la fin des journées où je dirige la buvette avec Pierre au service, Julie me demande un compte rendu extrêmement précis de ce que j’ai vendu en cuisine, les sandwichs, les tartes, les croûtes, le nombre exact de parts. Des renseignements très détaillés, au nombre près. Cet inventaire me parait étrange. Je n’ai jamais procédé ainsi en restauration et ressenti cette sensation. Puis à sa posture, à son ton et son regard qui avaient changé depuis le mois précédent, j’intègre, je capte. Mon esprit s’alarme, le fond de l’histoire est là.
Elle soupçonne des vols sur l’argent non déclaré depuis quelques saisons, l’équilibre financier est-il juste? Quatre années sur six à vouloir partir et ne pas le faire, c’est énorme. J’avais déjà observé quelques anomalies dans le langage corporel de Pierre et mes doutes s’étaient confirmés intérieurement après cette interrogation. Aussi, la première fois où je l’avais vu toucher à tout, le pot à pourboires, les tiroirs, la caisse, je percevais que ce n’était pas un comportement commun en restauration. Même si je ne saurais jamais s’il volait vraiment, cette sensation de découvrir ce qui se cache était viscérale.
Mes tripes m'incitaient à démissionner rapidement. L’accumulation de non-dits, le jeu d’affect, les changements de comportement soudains, la surveillance quotidienne, le mécanisme d’emprise de Julie sur Pierre et les irrégularités m'animaient à fuir. Alors, j’ai décidé d’appeler Julie, je démissionnais. Au téléphone, sa réaction me surpris encore. Elle le savait. Je lui envoyais ma lettre de rupture de contrat peu après pour ne pas à avoir à y retourner. Un mois s'était écoulé et je venais de vivre une des pires expériences de travail de ma vie.
L’expérience du feu
par Jade Steltzner
Je prenais quelques notes sur la “Quema” tout en posant des questions à Jac avec le dictaphone qui enregistrait. On était en janvier, quelques jours après le deuxième feu. Je pensais à ces images prises en août puis celles de la semaine qui précédait, au début de la nouvelle année. J’avais aimé, encore une fois, l’évènement lié au feu, participer et être observatrice de son organisation, tant de détails la composait. Apparaissait la transformation de l’élément et de son utilité, ce que l’on arrivait à en faire aujourd’hui dans le jardin d’un réseau d’amis dans la vallée de Chamonix.
Surtout, je sentais l’importance de le capturer. Il devenait une archive sur l’expérience du feu que je pouvais désormais ajouter à mon inventaire sur la nature, celui que je construis depuis que je photographie. J’aimais compléter les étagères imaginaires de ma bibliothèque mentale personnelle et ces séries de photographies s’y prêtaient.
On était dans l’appartement de Jacqueline, les chiennes marchaient autour de la table de la salle à manger, se posaient sur le sol ou le canapé, elles nous regardaient, attentives ou dormantes. Les objets cuits prenaient place sur la table, plus ou moins une vingtaine de pièces parmi la collection. Elles étaient celles qui avaient cédé au feu, celles qui ne s’étaient pas brisées. Jac en attrapa une et fit résonner son alliance, le bruit signifiait qu’elle était idéalement cuite et que ce feu d’hiver avait été plus généreux que le feu précédent. Même si dans un grand saladier, non loin de la table, se trouvaient tous les morceaux qui n’avaient pas survécu à la cuisson. Jac en était totalement détachée, elle savait que cela faisait partie du jeu, elle en perdrait beaucoup pour maîtriser cette étape de la céramique. Elle l’avait spécifié à ses élèves, Heïdi et Iris qui prenaient place à leur première session aux côtés de Justina, notre hôte.
Le savoir-faire de Jac m’intriguait et résonnait dans le vaste monde de l’artisanat. J’admirais au travers du travail de mon amie, l’effort du geste manuel, de la technique, des heures d’investissement et de recherches: le système de production des artisans, les compétences nécessaires à leur maîtrise. Au-delà de ça, mon amour et mon respect pour ce milieu difficile mais gratifiant, où chaque geste aboutit à quelque chose d’utile, un écho à l’encyclopédie de Diderot et cette multitude d’outils.
En cette journée de janvier, on participait à l’élaboration d’un feu primitif, une porte ouverte sur un art de faire contemporain et ancestral: la céramique et les fours. Mais la danse du feu avait des étapes, claires et précises, pour élaborer ce deuxième four à céramique fait maison. C’était déjà récolter du bois dans la vallée, du petit et du gros, l’implication des élèves de Jac et de son entourage pour l’acheminer à Argentière, terre de la communauté d’argentins vivant dans cette cuvette de mur de montagnes, cette fameuse vallée qui attira et attire tant de monde. En tout cas, assez de bois pour atteindre, elle l’espérait, 900 degrés. Puis creuser la veille dans la neige qui s’était accumulée l’hiver dans le jardin afin d’avoir un espace assez large pour circuler autour des deux feux. Le premier petit, fait dans un assez grand récipient en métal qui jonchait au sol, permettait de nourrir le second, le grand feu. Allumé dans un bidon, la barrique en fer abritait le foyer principal qu’il fallait alimenter constamment pour atteindre les différentes étapes du feu.
Jac cherchait d’abord à faire naître un feu à basse température et à générer du charbon, puis un petit feu avec de jeunes flammes assez basses. Elle jonglait entre un foyer et un autre, elle transférait le charbon et le bois brûlant au pied de la barrique pour que l’âtre atteigne enfin la chambre du four à céramique. Il fallait que cet espace clos parvienne à une température élevée tout en étant sûre que chaque phase ait correctement pris. Cela dure plusieurs heures et chaque nouveau palier est chronométré, réalisé avec minutie et précision.
On gravite naturellement toutes autour du feu, il est l’attention vers lequel nos regards sont tournés, on l’alimente chacune notre tour et on patiente. Enfin, on arrive à ce moment où les parois du four reflètent le rouge vif d’un foyer que l’on a construit pendant plusieurs heures, le feu est lancé, concentré et dense. La peinture du tonneau s’efface petit à petit, elle s’amoncelle, se ride et tombe au sol. Le four a donc atteint les degrés celsius nécessaire à l’abrasion du métal devenu presque de nouveau nu. La température est maintenant haute, les pièces peuvent y être déposées tout en continuant de chauffer. Jac nous demande d’écouter les bruits et d’entendre l’eau qui s’évapore de la terre, le crépitement du bois annonce le chant du feu. Les pièces cuisent, l’humidité s’évacue et la terre se durcit.
Cette longue journée devient de plus en plus froide, il est bientôt dix-sept heures et le soleil d’hiver disparaît. L’extérieur de nos habits a absorbé la fraîcheur de la neige environnante, seuls nos corps en mouvement nous permettent de continuer de générer et conserver notre propre chaleur corporelle. Le foyer du four nécessite notre présence, on poursuit de le nourrir. La chaleur y est réconfortante et nécessaire après être restées plusieurs heures consécutives dehors.
C’est un beau feu d’hiver si différent de celui du mois d’août, Jacqueline et Justina se retrouvent de nouveau à travailler ensemble. Après être arrivées, toutes les deux, il y a quelques années dans cette vallée de Haute-Savoie, elles se sont alliées dans leur différents savoirs-faire manuels: l’amour et la culture de la cuisine de chez elles, d’amérique centrale et latine avec au centre l’utilisation du feu, cet élément puissant et intrigant qui révèle des saveurs si particulières en bouche. Justina, notre hôte, nous accompagne pour la deuxième fois à l’élaboration de ce feu. Elle nous partage ce qu’elle sait si bien faire, profite de l’instant pour y déposer des légumes qu’elle cuit dans la braise, cette femme cheffe argentine perpétue une autre tradition qui est la sienne, la cuisson au feu de bois. Mais en cette journée de janvier, Jac est devenue professeure et non plus élève autodidacte comme l’été dernier avec son premier four. Elle partage dorénavant ses connaissances obtenues à Iris et Heïdi venues pour apprendre.
Ce jardin du village d’Argentière est devenu un espace convivial parce que chacune participe et prend place, il vit. Je vois dans ces usages traditionnels acquis, une répétition et une vive modernité actuelle, celle de femmes impliquées et créatrices qui grâce à une communauté établissent un feu primitif dans une vallée où cette demande est le fond d’un décor d’une génération. J’observe la volonté de faire et de partager, de modeler de ces mains, cette nature omniprésente avec laquelle on désire vivre, l’action de construire et d'habiter un lieu.
Cette journée se termine et Heïdi, Iris, Jac sortent du baril qui continue de brasiller leurs pièces prêtes, une à une. Elles les baignent dans différents liquides, les caressent de crins de cheval et autres produits organiques, technique qui donne d'autres textures à la surface de l’argile et laisse ses empreintes sur ces objets qui existent et peuvent durer dans le temps. La nuit d’hiver est installée depuis maintenant quelques heures. Je rentre chez moi avec l'odeur du feu sur mes vêtements, ma peau et mes cheveux. Cette odeur s’installe toujours sur nos corps après la fatigue de l’effort de la journée, il révèle notre amour pour l'état naturel et le contact de la terre.
Lors de plusieurs discussions et échanges sur la céramique autour de cafés ou durant des marches avec les chiennes, Jac m’expliquait qu’il y avait une saisonnalité pour les feux et les fours à céramique. Chaque saison offre par ces spécificités tels que le climat, l’humidité, le vent, les températures et la variation de ces facteurs une disposition à pouvoir construire ou non un four. Il est donc important d’observer la nature, ce qu’elle donne et ce qu’il y a, mais plus précisément l’accumulation de la compréhension de ces observables. Notre feu avait été possible parce que la météo de cet hiver a été particulièrement précoce et courte dans nos montagnes, il n’avait pas neigé depuis le début du mois de décembre et aucune chute de neige n'était annoncée avant quelques semaines. Aussi, Heïdi et Iris avaient proposé de contenir le feu pour pouvoir en contrôler ses états. Le bidon devenait donc un récipient fonctionnel facilement accessible qui pouvait l’accueillir. Au contraire du feu mis dans la terre que l’on avait creusé et nourrit l’été précédent.
La vie évolue d’une saison à une autre, spécialement dans un endroit comme ici au coeur des Alpes, les saisons sont marquées et influencent nos expériences au quotidien. Alors, je me souvenais, de cette chaude journée d'été, quelques mois auparavant, où l'on a creusé à cinq dans la terre sèche, une pioche dans nos mains, une pelle dans celles des autres et j'entendais le bruit sec des coups de hache découpaient cette souche d'arbre apparue au beau milieu de notre trou. On faisait tourner les outils pour que chacun puisse se reposer de ces gestes fatigants et répétitifs afin de creuser ce four à céramique à ciel ouvert. Il était dix heures du matin et nous avions déjà chauds. C'était alors notre premier feu, j'y participais avec entrain, c'était le souvenir de la terre, du jardin, du bâtit, de la transpiration remplie de poussière et de la physicalité des corps.
Carlo, l’ami de Jac venant de la capitale mexicaine vivant actuellement à Oaxaca était de passage avec son amoureuse Camille dans la vallée pour à peine quelques jours. Ils étaient enthousiastes de prendre part à une de ces techniques ancestrales primitives que Jac organisait pour la première fois. Ce lundi du mois d’août était un concours de circonstances et beaucoup d’éléments nous connectaient tous au Mexique. Il y avait une constellation de détails qui résonnait d’une personne à une autre, comme une toile invisible de liens sociaux et de schémas nous amenant ici.
Ce feu avait spontanément des notes magiques, visuellement il était intriguant et résonnait comme une création élémentaire originel. On avait creusé une bonne heure à plusieurs avant de s'arrêter à hauteur de genoux. Il faisait chaud entre les sapins et les résineux, on transpirait la terre qui goûtait et ressentait l'effort du corps. Malgré la chaleur, on était tous habitués à ces éléments. On connaissait les fortes et hautes températures du désert du Sonora ou d’autres régions du Mexique, on était affiliés, directement ou non, à ce pays et son histoire. Jacqueline appelait Tina en face-time qui y séjournait pour s'assurer que le feu était justement lancé, que l'air était contenu et qu'il ne circulait pas excessivement.
Pendant ce temps-là, les pièces de Jac se prélassaient doucement au soleil, on les avait positionnées en arc, sur le sol, autour du feu qui s'intensifiait. Elles recevaient les premiers rayons de chaleur avant d'être insérées le long des parois creusées. Ce feu était une ressource brute et authentique, l'ensemble des éléments se livraient à nous en toute simplicité, la terre était un récipient fertile et le feu son combustible. On rapprochait les pièces en devenir, avec précaution, tout en les tournant pour qu'elles s'habituent à la chaleur du four. Malheureusement, les pièces craquelaient déjà sans même avoir touché le feu. L'écart de température était trop franc. Jac perdit ses plus belles pièces. Mais, on suivait les étapes du feu, on continuait la danse et l’évènement était envoûtant.
Nos corps étaient couverts de tissus pour les protéger de ce grand feu exposé comme du soleil plombant du plus chaud mois de ces dernières années, on se déshabillait et enlevait nos chemises tout aussi facilement pour se diriger et s'asseoir à l'ombre. On profitait de quelques minutes de repos entre chaque étape et se réjouissait de la douceur des fruits sucrés de l’été, de l'eau qui coulait au fond de nos gosiers et la fraîcheur tombante de la soirée arrivée. On perlait de sueur tout en étant contents du labeur accompli. À la fin de cette journée, nous étions soulagés de voir les pièces de céramique cuites se refroidir au sol, après en avoir baigner quelques unes dans un amas de copeaux de bois à grains fins et d’autres simplement, tel quel, en laissant ressortir la qualité et les détails de l’argile. Le processus du four à céramique avait été riche, c'était un succès collectif dont Jac était fière, elle avait réussi ce premier grand défi. Cet essai consolidait son envie de se professionnaliser, de posséder son propre studio, de fabriquer ses fours et d’enseigner. Ou comment continuer de tomber amoureux d’un art de faire manuel après plusieurs années à travailler cet élément. Jac enseignerait ce qu’elle avait expérimenté ce jour-là.
Elle apprenait tout en faisant, les étapes et le savoir-faire n'étaient pas encore certains au mois d’août mais je sentais que son désir d’en posséder la technique se renforçait: d’autres pièces, d’autres formes et encore des feux selon les saisons. Elle se positionnait davantage dans ce processus créatif et ce milieu. Sa confiance devenait solide, il ne suffisait que de temps. Le feu d'hiver en était la preuve, tant de manières et de gestes avaient changé, on passait d’un feu construit par des amis réunis sans se connaître à un feu où elle enseignait à ses femmes issues de la petite communauté de Chamonix, écrin nécessaire à un lieu de vie, à une vallée.
Puisque ces fours à poterie étaient né après six ans de travail, une rencontre avec la matière, des gestes maîtrisés, une multitude d’échecs et beaucoup de réussite, de la patience et des outils, l'apprentissage dans différents studios de Vancouver et de la vallée du massif du Mont-Blanc, des mains humides dans le Beaujolais à tourner et modeler pour avoir de l'expertise, des heures de lecture, d'écoutes, de films et de recherches visuelles pour consolider des formes personnelles qui racontent une histoire et enfin le professorat, transmettre ce que l’on a appris et donner de soi de façon singulière avec le sens de communauté. Ici se perpétuait l’expérience du feu.